Quand tu nous prends… Littérature!

Par Amina Dakhia-Benelhadj

T.D. 03 : Cahier d’un retour au pays natal

Classé dans : 3ème année: Littérature du Tiers Monde — 13 février, 2009 @ 21:00

ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
 

elle plonge dans la chair rouge du sol elle plonge dans la chair ardente du ciel 

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. 

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé 

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré pour ceux qui n’ont jamais rien dompté 

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose 

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde 

véritablement les fils aînés du monde poreux à tous les souffles du monde 

aire fraternelle de tous les souffles du monde lit sans drain de toutes les eaux du monde 

étincelle du feu sacré du monde chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde ! 

Tiède petit matin de vertus ancestrales Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil 

ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile 

ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe ! Eia parfait cercle du monde et close concordance 

Écoutez le monde blanc 

horriblement las de son effort immense ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures 

ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites 

écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs ! 

(…)
Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes. 

Cahier d’un retour au pays natal 

Aimé CÉSAIRE
(1939) 
L’auteur : Aimé Césaire, de son nom complet Aimé Fernand David Césaire, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique) et mort le 17 avril 2008 à Fort-de-France[1], est un poète et homme politique français. Il est l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude et un anticolonialiste résolu. 

En septembre 1931, il arrive à Paris en tant que boursier du gouvernement français pour entrer en classe d’hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand où, dès le premier jour, il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec qui il noue une amitié qui durera jusqu’à la mort de ce dernier. 

En septembre 1934, Césaire fonde, avec d’autres étudiants antillo-guyanais et africains le journal L’Étudiant noir. C’est dans les pages de cette revue qu’apparaîtra pour la première fois le terme de « Négritude ». Ce concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français, vise à rejeter d’une part le projet français d’assimilation culturelle et à promouvoir l’Afrique et sa culture, dévalorisées par le racisme issu de l’idéologie colonialisteLe 8 avril 2008, il est hospitalisé au CHU Pierre Zobda Quitman de Fort-de-France pour des problèmes cardiaques. Son état de santé s’y aggrave et il décède le 17 avril 2008 au matin[]

L’Etudiant noir : 

L’Etudiant noir est une revue créée par le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon Gontran Damas dans les années 1930 à Paris où ils étaient alors étudiants. Le seul numéro de la revue est paru le 1er septembre 1934

C’est dans ces pages que Léopold Sédar Senghor exprimera pour la première fois, dans un article intitulé « Négrerie », son concept de négritude, qu’il reprendra dans toute son œuvre. Cahier d’un retour au pays natal 

(Paris 1939. Revue Volontés – Préface d’André BRETON 1947 – Réédition 1956 – Présence Africaine) Le livre matrice d’où sortira toute la production future. Livre où un poète découvre ce qui est à lui : 

- Une terre : les Antilles - Une origine : l’Afrique 

- Une histoire : celle des communautés noires et des opprimés du monde entier - Une vocation : celle de s’atteler à réhabiliter la justice et la fraternité universelles 

Il y a dans le cahier un essentiel effort d’approfondissement et de libération. Ce n’est pas hasard que tous les mouvements de libération nationale du tiers-monde aient puisé dans cet ouvrage leur force d’inspiration Etude de l’extrait : 

Mots difficiles : -               Gibbosité : bosse au dos / dos courbé 

-               Silo : réservoir destiné au stockage des céréales. -               Ruée : le fait de se précipiter en nombre vers un même lieu. 

-               Taie : opacité cicatricielle de la cornée. -               Eia : Une sorte de Hourras ! 

-               Kaïlcédrat : un arbre-fétiche de l’Afrique ancestrale -               Drain : Tuyau de terre cuite avec une solution de continuité sur le dessus, servant à recevoir l’eau dans l’opération du drainage. Drainage :d’assainir les terres trop humides 

-               Mystique : Qui a un caractère de spiritualité allégorique, en parlant des choses de la religion -               Proditoire : Qui a le caractère de la trahison 

-               Trompeter : Sommer de comparaître, en parlant des personnes que l’on assignait autrefois au son de la trompe ou trompette. -               Homme-cafre : Le terme cafre ou caffre désigne les Noirs de la Cafrerie [partie de l’Afrique australe (L’Afrique australe est constituée de l’ensemble des territoires situés au sud de la forêt équatoriale africaine. On y rattache également les îles africaines du sud-ouest de l’océan Indien autour de Madagascar (du canal du Mozambique aux îles Maurice et de la Réunion), ainsi que les îles africaines du sud-est de l’océan Atlantique.][] 

-               Homme-hindou-de-Calcutta : le 8 juin 1848, le Calcutta navire qui arrive de bordeaux, apporte la confirmation officielle du changement de régime. Le lendemain la République est proclamée. -               Un homme-pogrom :  Massacre organisé contre une communauté ethnique ou religieuse 

-               Un mendigot : Mendiant, gueux -               Hottentot : peuple vivant dans le sud de la Namibie et le nord-ouest de lAfrique du Sud. 

-               Frénétique : violent, passionné -               Jujubier : Arbuste cultivé dans les régions méditerranéennes et tropicales. 

-               Lacis : réseau / Labyrinthe -               Sisal : Fibre textile issue d’une plante qui se nomme agave. 

-               Mentule : sangsue de la mer. Bâton. -               Cécropies : arbres lactescents des Antilles à tige creuse et renflée aux articulations. 

Analyse de l’Extrait : 

-         C’est un poème en vers libres et en strophes irrégulières, où la ponctuation est intermittente. 

-         Dès le début et tout au long du poème, le poème est une invocation, une acclamation émues de la beauté du pays. Quelques anaphores sont employées pour servir cette dimension nationnaliste. -         Nous pouvons relever dans cet extrait un jeu d’oppositions des valeurs blanches dépréciées aux valeurs noires valorisées. En effet, il est question de l’éloge et de la revendication de la négritude qui a, selon le poète, une connaissance vitale du monde, ainsi que de la dénonciation de l’Europe qui malgré la connaissance du monde se trouve agonisante. 

-         Le poème commence par reconnaître les carences de ceux, c’est-à-dire les Noirs. Ils n’ont pas inventé la poudre, ils ne se sont pas souciés du développement scientifique et technique ; ils n’ont pas cherché la conquête. Ces expressions qui par définition sont méprisante sont ici employées habilement et retournent complètement les sens pour mettre en avant un peuple qui, en plus de son pacifisme, est l’essence même de la terre, le sol et la nature. Eux qui ont connu la gibbosité dans l’esclavage. -         La richesse de la terre des noires est exprimée à travers des mots comme silo. 

-         Avant de parler de ce qu’est se négritude, commence par dire ce qu’elle n’est pas : fermée sur elle-même, soit par la surdité de la pierre qui ne répondrait pas à la clameur du jour qui vient de l’Occident ; soit par l’aveuglement que causerait une taie qui viendrait fermer cet oeil de la Terre, de ce fait, un oeil mort). -         La définition positive de la négritude est isolée dans la strophe formée par les vers 12, 13 et 14 où elle apparaît d’abord comme se nourrissant à la fois du sol et du ciel, tous deux de véritables chairs qui sont reliées. Celle qui constitue le sol est rouge, parce que, dans les pays tropicaux, il est fait de latérite (roche rougeâtre), riche en alumine et en oxyde de fer. Le vers 14 semblant présenter une inversion (de sa droite patience, elle troue l’accablement opaque) le poète attribue à la négritude la droite patience et à l’Occident l’accablement opaque.  

-         Eia étant une sorte de Hourra, et le Kaïlcédrat royal, un arbre-fétiche de l’Afrique ancestrale, la strophe 17 reprend la glorification des Noirs déjà exprimée aux vers 3, 4,5. -         À la strophe 4 se continue l’alternance entre les éléments négatifs et les éléments positifs mais, cette fois-ci, le mouvement positif s’amplifie. Tandis que les Occidentaux ne s’intéressent qu’aux surfaces, les Noirs sont considérés comme seuls capables de s’abandonner à l’essence de toute chose. 

-         La suite est construite sur une référence au monde qui n’est pas différent de la terre évoquée précédemment mais avec cette fois, la prétention d’être les fils aînés du monde (peut-être par opposition moqueuse à la formule consacrée : la France, fille aînée de l’Église?). -         Les nègres sont poreux à tous les souffles du monde répond à la pierre sourde évoquée précédemment. L’idée de l’aire fraternelle, ouverte aux souffles du monde, du lit sans drain de toutes les eaux du monde. 

-         Le vers 28 a un caractère particulier, tant par cette exclamation isolée que par la correspondance qui est établie entre l’ambiance physique et l’ambiance morale du pays natal. -         L’invocation au sang, du vers 30, est la suite logique du vers 2. Le mouvement même du monde, qui est celui du sang, est élargi au système solaire, vision fantastique.  

-         On retrouve une sexualisation du soleil et de la lune qui est traditionnelle dans presque toutes les cultures, mais le poète affirme la masculinité et la féminité entières des Noirs. -         L’exaltation réconciliée est plutôt la réconciliation exaltante de l’antilope et l’étoile qui pourraient être les symboles de la masculinité et de la féminité. 

-         nature. -         La dernière strophe décrit directement le monde occidental pour le condamner en traduisant la fatigue, la rigidité, l’insensibilité au cosmos, la mécanisation robotique, du monde occidental.  

-         Puis, passant du vouvoiement d’écoutez, qui s’adresse à tous, au tutoiement d’écoute, qui ne s’adresse qu’à un frère, le poète le condamne inéluctablement, car les victoires proditoires ne peuvent conduire qu’à des défaites.. Déjà il trébuche sur les alibis grandioses (ceux de la civilisation, de la foi, de la raison, etc.) qu’il se donne pour justifier son colonialisme. -         Le dernier vers est quant à lui marqué par une ironie. 

 

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