Quand tu nous prends… Littérature!

Par Amina Dakhia-Benelhadj

T.D. 02 : Portrait du colonisé

Classé dans : 3ème année: Littérature du Tiers Monde — 13 février, 2009 @ 20:46

 « La société coloniale ne peut intégrer les [indigènes] sans se détruire ; il faudra donc qu’ils retrouvent leur unité contre elle. Ces exclus revendiqueront leur exclusion sous le nom de personnalité nationale : c’est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés. Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n’a d’autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n’a reçu de ses oppresseurs qu’un seul cadeau, le désespoir, qu’est-ce qui lui reste à perdre ? C’est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation. » 

Jean-Paul Sartre | Préface au Portrait du colonisé 

d’Albert Memmi (1957) 

 

Que reste-t-il alors à faire au colonisé ? Ne pouvant quitter sa condition dans l’accord et la communion avec le colonisateur, il essaiera de se libérer contre lui : il va se révolter. 

Loin de s’étonner des révoltes colonisées, on peut être surpris, au contraire, qu’elles ne soient pas plus fréquentes et plus violentes. En vérité, le colonisateur y veille : stérilisation continue des élites, destruction périodique de celles qui arrivent malgré tout à surgir, par corruption ou oppression policière ; avortement par provocation de tout mouvement populaire et son écrasement brutal et rapide. Nous avons noté aussi l’hésitation du colonisé lui-même, l’insuffisance et l’ambiguïté d’une agressivité de vaincu qui, malgré soi, admire son vainqueur, l’espoir longtemps tenace que la toute-puissance du colonisateur accoucherait d’une toute-bonté. 

Mais la révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe-l’oeil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis. Il a été arraché de son passé et stoppé dans son avenir, ses traditions agonisent et il perd l’espoir d’acquérir une nouvelle culture, il n’a ni langue, ni drapeau, ni technique, ni existence nationale ni internationale, ni droits, ni devoirs : il ne possède rien, n’est plus rien et n’espère plus rien. De plus, la solution est tous les jours plus urgente, tous les jours nécessairement plus radicale. Le mécanisme de néantisation du colonisé, mis en marche par le colonisateur, ne peut que s’aggraver tous les jours. Plus l’oppression augmente, plus le colonisateur a besoin de justification, plus il doit avilir le colonisé, plus il se sent coupable, plus il doit se justifier, etc. Comment en sortir sinon par la rupture, l’éclatement, tous les jours plus explosif, de ce cercle infernal ? La situation coloniale, par sa propre fatalité intérieure, appelle la révolte. Car la condition coloniale ne peut être aménagée ; tel un carcan, elle ne peut qu’être brisée. 

(…) S’acceptant comme colonisateur, le colonialiste accepte en même temps, même s’il a décidé de passer outre, ce que ce rôle implique de blâme, aux yeux des autres et aux siens propres. Cette décision ne lui rapporte nullement une bienheureuse et définitive tranquillité d’âme. Au contraire, l’effort qu’il fera pour surmonter cette ambiguïté nous donnera une des clefs de sa compréhension. Et les relations humaines en colonie auraient peut-être été meilleures, moins accablantes pour le colonisé, si le colonialiste avait été convaincu de sa légitimité. 

En somme, le problème posé au colonisateur qui se refuse est le même que pour celui qui s’accepte. Seules leurs solutions diffèrent : celle du colonisateur qui s’accepte le transforme immanquablement en colonialiste. 

De cette assomption de soi-même et de sa situation, vont découler en effet plusieurs traits que l’on peut grouper en un ensemble cohérent. Cette constellation, nous proposons de l’appeler : le rôle de l’usurpateur (ou encore le complexe de Néron). 

S’accepter comme colonisateur, ce serait essentiellement, avons- nous dit, s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. L’usurpateur, certes, revendique sa place, et, au besoin, la défendra par tous les moyens. Mais, il l’admet, il revendique une place usurpée. C’est dire qu’au moment même où il triomphe, il admet que triomphe de lui une image qu’il condamne. Sa victoire de fait ne le comblera donc jamais : il lui reste à l’inscrire dans les lois et dans la morale. Il lui faudrait pour cela en convaincre les autres, sinon lui-même. Il a besoin, en somme, pour en jouir complètement, de se laver de sa victoire, et des conditions dans lesquelles elle fut obtenue. D’où son acharnement, étonnant chez un vainqueur, sur d’apparentes futilités : il s’efforce de falsifier l’histoire, il fait récrire les textes, il éteindrait des mémoires. N’importe quoi, pour arriver à transformer son usurpation en légitimité. 

Comment ? Comment l’usurpation peut-elle essayer de passer pour légitimité ? Deux démarches semblent possibles : démontrer les mérites de l’usurpateur, si éminents qu’ils appellent une telle récompense ; ou insister sur les démérites de l’usurpé, si profonds qu’ils ne peuvent que susciter une telle disgrâce. Et ces deux efforts sont en fait inséparables. Son inquiétude, sa soif de justification exigent de l’usurpateur, à la fois, qu’il se porte lui-même aux nues, et qu’il enfonce l’usurpé plus bas que terre. 

(…) Ce qu’est véritablement le colonisé importe peu au colonisateur. Loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, il est préoccupé de lui faire subir cette indispensable transformation. Et le mécanisme de ce repétrissage du colonisé est lui-même éclairant. 

(…) Ainsi s’effritent, l’une après l’autre, toutes les qualités qui font du colonisé un homme. Et l’humanité du colonisé, refusée par le colonisateur, lui devient en effet opaque. Il est vain, prétend-il, de chercher à prévoir les conduites du colonisé (« Ils sont imprévisibles ! » … « Avec eux, on ne sait jamais ! »). Une étrange et inquiétante impulsivité lui semble commander le colonisé. Il faut que le colonisé soit bien étrange, en vérité, pour qu’il demeure si mystérieux après tant d’années de cohabitation… ou il faut penser que le colonisateur a de fortes raisons de tenir à cette illisibilité. 

(…) Enfin le colonisateur dénie au colonisé le droit le plus précieux reconnu à la majorité des hommes : la liberté. Les conditions de vie faites au colonisé par la colonisation n’en tiennent aucun compte, ne la supposent même pas. Le colonisé ne dispose d’aucune issue pour quitter son état de malheur : ni d’une issue juridique (la naturalisation) ni d’une issue mystique (la conversion religieuse) : le colonisé n’est pas libre de se choisir colonisé ou non colonisé. Que peut-il lui rester, au terme de cet effort obstiné de dénaturation ? Il n’est sûrement plus qu’un alter ego du colonisateur. C’est à peine encore un être humain. Il tend rapidement vers l’objet. A la limite, ambition suprême du colonisateur, il devrait ne plus exister qu’en fonction des besoins du colonisateur, c’est-à-dire s’être transformé en colonisé pur. 

On voit l’extraordinaire efficacité de cette opération. Quel devoir sérieux a-t-on envers un animal ou une chose, à quoi ressemble de plus en plus le colonisé ? On comprend alors que le colonisateur puisse se permettre des attitudes, des jugements tellement scandaleux. Un colonisé conduisant une voiture est un spectacle auquel le colonisateur refuse de s’habituer ; il lui dénie toute normalité, comme pour une pantomime simiesque. Un accident, même grave, qui atteint le colonisé, fait presque rire. Une mitraillade dans une foule colonisée lui fait hausser les épaules. D’ailleurs, une mère indigène pleurant la mort de son fils, une femme indigène pleurant son mari, ne lui rappellent que vaguement la douleur d’une mère ou d’une épouse. Ces cris désordonnés, ces gestes insolites, suffiraient à refroidir sa compassion, si elle venait à naître. 

(…) Il est remarquable que le racisme fasse partie de tous les colonialismes, sous toutes les latitudes. Ce n’est pas une coïncidence : le racisme résume et symbolise la relation fondamentale qui unit colonialiste et colonisé. (…). Or, l’analyse de l’attitude raciste révèle trois éléments importants : 

1. Découvrir et mettre en évidence les différences entre colonisateur et colonisé.
2. Valoriser ces différences, au profit du colonisateur et au détriment du colonisé.
3. Porter ces différences à l’absolu, en affirmant qu’elles sont définitives. 

(…) Ayant instauré ce nouvel ordre moral où par définition il est maître et innocent, le colonialiste se serait enfin donné l’absolution. Faut-il encore que cet ordre ne soit pas remis en question par les autres, et surtout par le colonisé. 

Albert Memmi | Portrait du colonisé| 

(Extraits)|1957 

 

Auteur : 

Albert Memmi est né le 15 décembre 1920 à Tunis pendant la période de la colonisation française. Il est écrivain et essayiste franco-tunisien

Issu d’une famille juive de langue maternelle arabe, Albert Memmi est formé par l’école française, d’abord au Lycée Carnot de Tunis puis à l’Université d’Alger, où il étudie la philosophie, et enfin à la Sorbonne. Memmi se trouve au carrefour de trois cultures et construit son œuvre sur la difficulté de trouver un équilibre entre Orient et Occident. 

Il publie son premier roman largement autobiographique, La Statue de sel, en 1953 avec une préface d’Albert Camus. Son œuvre la plus connue est un essai théorique préfacé par Jean-Paul Sartre : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur publié en 1957 et qui apparaît, à l’époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes. 

Cette œuvre montre comment la relation entre colonisateur et colonisé les conditionne l’un et l’autre. Il est aussi connu pour l’Anthologie des littératures maghrébines publiée en 1965 (tome I) et 1969 (tome II). 

Quelques concepts : 

1- Le concept de judéité : 

Au début des années 1970, Albert Memmi réfléchit sur ce qu’être Juif. Il fonde alors le concept de judéité comme base de son travail d’exploration de l’être juif. Ce concept, dont il jeta les bases, sera ensuite utilisé par de nombreux philosophes. 

2- Le concept de hétérophobie : 

Dans son livre Le racisme, Albert Memmi développe le concept d’hétérophobie : « Le refus d’autrui au nom de n’importe quelle différence ». Ce terme désigne la peur diffuse et agressive d’autrui pouvant se transformer en violence physique. Le racisme est une expression particulière de l’hétérophobie. 

Bibliographie : 

1-     La Statue de sel, roman, éd. Corréa, Paris, 1953 

2-     Agar, éd. Corréa, Paris, 1955 

3-     Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, éd. Buchet/Chastel, Paris, 1957. 

4-     Portrait d’un juif, éd. Gallimard, Paris, 1962 

5-     Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française, éd. Présence africaine, Paris, 1964. 

6-     La Libération du juif, éd. Payot, 1966 

7-     L’Homme dominé, éd. Gallimard, Paris, 1968 

8-     Le Scorpion ou la confession imaginaire, éd. Gallimard, Paris, 1969 

9-     Juifs et Arabes, éd. Gallimard, Paris, 1974 

10- Le Désert, ou la vie et les aventures de Jubaïr Ouali El-Mammi, éd. Gallimard, Paris, 1977 

11- La Dépendance, esquisse pour un portrait du dépendant, éd. Gallimard, Paris, 1979 

12- Le Mirliton du ciel, éd. Lahabé, Paris, 1985 

13- Ce que je crois, éd. Fasquelle, Paris, 1985 

14- Le Pharaon, éd. Julliard, Paris, 1988 

15- L’Exercice du bonheur, éd. Arléa, Paris, 1994 

16- Le Racisme, éd. Gallimard, Paris, 1994 

17- Le Juif et l’Autre, éd. Christian de Bartillat, Paris, 1996 

18- Le Nomade immobile, éd. Arléa, Paris, 2000 

19- Dictionnaire critique à l’usage des incrédules, éd. du Félin, Paris, 2002 

20- Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, éd. Gallimard, Paris, 2004. 

Mots difficiles :

     -         Carcan : Ce qui emprisonne les libertés individuelles. 

-         Assomption : Acceptation de ce que l’on est de ce que l’on désire. 

-         S’effriter : se détruire peu à peu par l’usure du temps. 

-         Pantomime : Exprimer par les gestes. 

-         Simiesque : qui rappelle le singe

L’œuvre : 

        Cette œuvre a été publié en 1957, soit une année après l’indépendance tunisienne. Da part ses origines juives, l’auteur fût en quelque sorte un indigène privilégié. En cela qu’il était « une espèce de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde parce qu’il n’était totalement de personne ». 

Cette compréhension, lui valut l’écriture d’un ouvrage remarquable qui prend en charge l’analyse de deux portraits : celui du colonisé et celui du colonisateur. Deux faces d’une même réalité. 

A cause de leur non légitimité, les colons sont tous des usurpateurs et des privilégiés par rapport aux indigènes. Tous jusqu’au « petit blanc », jusqu’au colon « de bonne volonté ». 

Cet état psychologique de mauvaise conscience fait tomber l’homme de gauche dans une situation embarrassante vu sa contradiction, notamment vis-à-vis des revendications nationalistes des colonisés. Une médiocrité qui le pousse à essayer de revendiquer et de justifier vis-à-vis de sa propre personne son comportement d’usurpateur immoral. C’est ce que Memmi nomme le « complexe de Néron ». 

Albert Memmi fait également état de cet autre portrait psychologique du colonisé dépourvu de tous ses droits dans la soumission et l’humiliation au point de conformer dans ce miroir qu’on lui tend. Mais ce n’est qu’un leurre car la révolte est inévitable et pour cela l’élite recoure nécessairement aux valeurs, notamment de tradition, de religion, de famille etc.

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

 

Le Collectif des Défenseurs... |
au bois de mon coeur |
bibliovoresclub |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Univers de Tungaten
| henzzo
| naruto vs sasuke