Quand tu nous prends… Littérature!

Par Amina Dakhia-Benelhadj

Archive pour février, 2009

T.D. 03 : A une passante

Posté : 13 février, 2009 @ 9:28 dans Général | Pas de commentaires »

A UNE PASSANTE 

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; 

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beau
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éterni ? 

Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! 

                                                           Baudelaire, Les Fleurs du mal 

Analyse formelle du poème : 

-         Ce poème est composé de 04 strophes. 

-         Les deux premières se composent de 04 vers. Il s’agit donc de quatrain. 

-         La troisième et la quatrième strophe se composent quant à elle de 03 vers. Il s’agit donc de tercet. 

-         Le rythme : 

-         Voir sur le poème. Chaque vers se compose de 12 pieds. Il s’agit donc d’alexandrins. 

-         Les rimes : 

*      Dans le premier quatrain : les rimes sont embrassées. La première est masculine et pauvre, la seconde est féminine et riche. 

*      Dans le deuxième quatrain : les rimes sont embrassées. La première est féminine et pauvre, la seconde est masculine et suffisante. 

*      Les deux tercets présentent deux rimes croisées et une rime plate. Pour les rimes croisées ; les deux sont féminine : la première pauvre et la deuxième riche. La rime plate est quant à elle masculine et pauvre. 

- Sonorité : 

*      Nous relevons dans la première strophe une double allitération des deux sons [s] et [z] qui se répètent 11 fois. 

*      Même chose pour la seconde strophe où les deux sons se répètent 09 fois. 

*      Nous relevons dans la troisième strophe une allitération du son « r » qui se répète 07 fois. 

*      Nous relevons dans la 4ème strophe une allitération du son « t » qui se répète 08 fois. 

- Enjambement : 

*      Le vers 5, il constitue du point de vue de la structure une sorte d’enjambement sur le deuxième quatrain  

Figures de style : 

*      Nous relevons dans le premier vers la personnification de la rue par l’emploi du verbe ‘hurler’ 

*      Nous notons une métaphore au 5ème vers où la femme est comparée à une statue. 

*      Une comparaison peut également être relevée au vers 7 entre le regard de la passante et le ciel livide. 

Progression thématique: 

*      La première strophe fait la description de la cohue et du bruit d’une rue où apparaît une femme d’une extrême beauté.

*      La deuxième strophe met en scène la parésie du poète devant la douceur et la beauté de cette passante.

*      Dans la 3ème strophe, l’éclaire fait référence à la rencontre entre le poète et la mystérieuse passante. Le poète en tombe amoureux et se demande s’il peut la revoir.

* La dernière strophe continue sur l’intérrogation du poète sur une possibilité de voir sa dulcinée dans l’éternité.

T.D. 03 : Cahier d’un retour au pays natal

Posté : 13 février, 2009 @ 9:00 dans 3ème année: Littérature du Tiers Monde | Pas de commentaires »

ô lumière amicale
ô fraîche source de la lumière
ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale
 

elle plonge dans la chair rouge du sol elle plonge dans la chair ardente du ciel 

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. 

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé 

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré pour ceux qui n’ont jamais rien dompté 

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose 

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde 

véritablement les fils aînés du monde poreux à tous les souffles du monde 

aire fraternelle de tous les souffles du monde lit sans drain de toutes les eaux du monde 

étincelle du feu sacré du monde chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde ! 

Tiède petit matin de vertus ancestrales Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil 

ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile 

ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe ! Eia parfait cercle du monde et close concordance 

Écoutez le monde blanc 

horriblement las de son effort immense ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures 

ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites 

écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs ! 

(…)
Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d’une forêt de bêtes traquées de machines tordues d’un jujubier de chairs pourries d’un panier d’huîtres d’yeux d’un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d’une peau d’homme j’aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu’à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes. 

Cahier d’un retour au pays natal 

Aimé CÉSAIRE
(1939) 
L’auteur : Aimé Césaire, de son nom complet Aimé Fernand David Césaire, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique) et mort le 17 avril 2008 à Fort-de-France[1], est un poète et homme politique français. Il est l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude et un anticolonialiste résolu. 

En septembre 1931, il arrive à Paris en tant que boursier du gouvernement français pour entrer en classe d’hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand où, dès le premier jour, il rencontre Léopold Sédar Senghor, avec qui il noue une amitié qui durera jusqu’à la mort de ce dernier. 

En septembre 1934, Césaire fonde, avec d’autres étudiants antillo-guyanais et africains le journal L’Étudiant noir. C’est dans les pages de cette revue qu’apparaîtra pour la première fois le terme de « Négritude ». Ce concept, forgé par Aimé Césaire en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français, vise à rejeter d’une part le projet français d’assimilation culturelle et à promouvoir l’Afrique et sa culture, dévalorisées par le racisme issu de l’idéologie colonialisteLe 8 avril 2008, il est hospitalisé au CHU Pierre Zobda Quitman de Fort-de-France pour des problèmes cardiaques. Son état de santé s’y aggrave et il décède le 17 avril 2008 au matin[]

L’Etudiant noir : 

L’Etudiant noir est une revue créée par le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon Gontran Damas dans les années 1930 à Paris où ils étaient alors étudiants. Le seul numéro de la revue est paru le 1er septembre 1934

C’est dans ces pages que Léopold Sédar Senghor exprimera pour la première fois, dans un article intitulé « Négrerie », son concept de négritude, qu’il reprendra dans toute son œuvre. Cahier d’un retour au pays natal 

(Paris 1939. Revue Volontés – Préface d’André BRETON 1947 – Réédition 1956 – Présence Africaine) Le livre matrice d’où sortira toute la production future. Livre où un poète découvre ce qui est à lui : 

- Une terre : les Antilles - Une origine : l’Afrique 

- Une histoire : celle des communautés noires et des opprimés du monde entier - Une vocation : celle de s’atteler à réhabiliter la justice et la fraternité universelles 

Il y a dans le cahier un essentiel effort d’approfondissement et de libération. Ce n’est pas hasard que tous les mouvements de libération nationale du tiers-monde aient puisé dans cet ouvrage leur force d’inspiration Etude de l’extrait : 

Mots difficiles : -               Gibbosité : bosse au dos / dos courbé 

-               Silo : réservoir destiné au stockage des céréales. -               Ruée : le fait de se précipiter en nombre vers un même lieu. 

-               Taie : opacité cicatricielle de la cornée. -               Eia : Une sorte de Hourras ! 

-               Kaïlcédrat : un arbre-fétiche de l’Afrique ancestrale -               Drain : Tuyau de terre cuite avec une solution de continuité sur le dessus, servant à recevoir l’eau dans l’opération du drainage. Drainage :d’assainir les terres trop humides 

-               Mystique : Qui a un caractère de spiritualité allégorique, en parlant des choses de la religion -               Proditoire : Qui a le caractère de la trahison 

-               Trompeter : Sommer de comparaître, en parlant des personnes que l’on assignait autrefois au son de la trompe ou trompette. -               Homme-cafre : Le terme cafre ou caffre désigne les Noirs de la Cafrerie [partie de l’Afrique australe (L’Afrique australe est constituée de l’ensemble des territoires situés au sud de la forêt équatoriale africaine. On y rattache également les îles africaines du sud-ouest de l’océan Indien autour de Madagascar (du canal du Mozambique aux îles Maurice et de la Réunion), ainsi que les îles africaines du sud-est de l’océan Atlantique.][] 

-               Homme-hindou-de-Calcutta : le 8 juin 1848, le Calcutta navire qui arrive de bordeaux, apporte la confirmation officielle du changement de régime. Le lendemain la République est proclamée. -               Un homme-pogrom :  Massacre organisé contre une communauté ethnique ou religieuse 

-               Un mendigot : Mendiant, gueux -               Hottentot : peuple vivant dans le sud de la Namibie et le nord-ouest de lAfrique du Sud. 

-               Frénétique : violent, passionné -               Jujubier : Arbuste cultivé dans les régions méditerranéennes et tropicales. 

-               Lacis : réseau / Labyrinthe -               Sisal : Fibre textile issue d’une plante qui se nomme agave. 

-               Mentule : sangsue de la mer. Bâton. -               Cécropies : arbres lactescents des Antilles à tige creuse et renflée aux articulations. 

Analyse de l’Extrait : 

-         C’est un poème en vers libres et en strophes irrégulières, où la ponctuation est intermittente. 

-         Dès le début et tout au long du poème, le poème est une invocation, une acclamation émues de la beauté du pays. Quelques anaphores sont employées pour servir cette dimension nationnaliste. -         Nous pouvons relever dans cet extrait un jeu d’oppositions des valeurs blanches dépréciées aux valeurs noires valorisées. En effet, il est question de l’éloge et de la revendication de la négritude qui a, selon le poète, une connaissance vitale du monde, ainsi que de la dénonciation de l’Europe qui malgré la connaissance du monde se trouve agonisante. 

-         Le poème commence par reconnaître les carences de ceux, c’est-à-dire les Noirs. Ils n’ont pas inventé la poudre, ils ne se sont pas souciés du développement scientifique et technique ; ils n’ont pas cherché la conquête. Ces expressions qui par définition sont méprisante sont ici employées habilement et retournent complètement les sens pour mettre en avant un peuple qui, en plus de son pacifisme, est l’essence même de la terre, le sol et la nature. Eux qui ont connu la gibbosité dans l’esclavage. -         La richesse de la terre des noires est exprimée à travers des mots comme silo. 

-         Avant de parler de ce qu’est se négritude, commence par dire ce qu’elle n’est pas : fermée sur elle-même, soit par la surdité de la pierre qui ne répondrait pas à la clameur du jour qui vient de l’Occident ; soit par l’aveuglement que causerait une taie qui viendrait fermer cet oeil de la Terre, de ce fait, un oeil mort). -         La définition positive de la négritude est isolée dans la strophe formée par les vers 12, 13 et 14 où elle apparaît d’abord comme se nourrissant à la fois du sol et du ciel, tous deux de véritables chairs qui sont reliées. Celle qui constitue le sol est rouge, parce que, dans les pays tropicaux, il est fait de latérite (roche rougeâtre), riche en alumine et en oxyde de fer. Le vers 14 semblant présenter une inversion (de sa droite patience, elle troue l’accablement opaque) le poète attribue à la négritude la droite patience et à l’Occident l’accablement opaque.  

-         Eia étant une sorte de Hourra, et le Kaïlcédrat royal, un arbre-fétiche de l’Afrique ancestrale, la strophe 17 reprend la glorification des Noirs déjà exprimée aux vers 3, 4,5. -         À la strophe 4 se continue l’alternance entre les éléments négatifs et les éléments positifs mais, cette fois-ci, le mouvement positif s’amplifie. Tandis que les Occidentaux ne s’intéressent qu’aux surfaces, les Noirs sont considérés comme seuls capables de s’abandonner à l’essence de toute chose. 

-         La suite est construite sur une référence au monde qui n’est pas différent de la terre évoquée précédemment mais avec cette fois, la prétention d’être les fils aînés du monde (peut-être par opposition moqueuse à la formule consacrée : la France, fille aînée de l’Église?). -         Les nègres sont poreux à tous les souffles du monde répond à la pierre sourde évoquée précédemment. L’idée de l’aire fraternelle, ouverte aux souffles du monde, du lit sans drain de toutes les eaux du monde. 

-         Le vers 28 a un caractère particulier, tant par cette exclamation isolée que par la correspondance qui est établie entre l’ambiance physique et l’ambiance morale du pays natal. -         L’invocation au sang, du vers 30, est la suite logique du vers 2. Le mouvement même du monde, qui est celui du sang, est élargi au système solaire, vision fantastique.  

-         On retrouve une sexualisation du soleil et de la lune qui est traditionnelle dans presque toutes les cultures, mais le poète affirme la masculinité et la féminité entières des Noirs. -         L’exaltation réconciliée est plutôt la réconciliation exaltante de l’antilope et l’étoile qui pourraient être les symboles de la masculinité et de la féminité. 

-         nature. -         La dernière strophe décrit directement le monde occidental pour le condamner en traduisant la fatigue, la rigidité, l’insensibilité au cosmos, la mécanisation robotique, du monde occidental.  

-         Puis, passant du vouvoiement d’écoutez, qui s’adresse à tous, au tutoiement d’écoute, qui ne s’adresse qu’à un frère, le poète le condamne inéluctablement, car les victoires proditoires ne peuvent conduire qu’à des défaites.. Déjà il trébuche sur les alibis grandioses (ceux de la civilisation, de la foi, de la raison, etc.) qu’il se donne pour justifier son colonialisme. -         Le dernier vers est quant à lui marqué par une ironie. 

 

T.D. 02 : Portrait du colonisé

Posté : 13 février, 2009 @ 8:46 dans 3ème année: Littérature du Tiers Monde | Pas de commentaires »

 « La société coloniale ne peut intégrer les [indigènes] sans se détruire ; il faudra donc qu’ils retrouvent leur unité contre elle. Ces exclus revendiqueront leur exclusion sous le nom de personnalité nationale : c’est le colonialisme qui crée le patriotisme des colonisés. Maintenus par un système oppressif au niveau de la bête, on ne leur donne aucun droit, pas même celui de vivre, et leur condition empire chaque jour : quand un peuple n’a d’autre ressource que de choisir son genre de mort, quand il n’a reçu de ses oppresseurs qu’un seul cadeau, le désespoir, qu’est-ce qui lui reste à perdre ? C’est son malheur qui deviendra son courage ; cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation. » 

Jean-Paul Sartre | Préface au Portrait du colonisé 

d’Albert Memmi (1957) 

 

Que reste-t-il alors à faire au colonisé ? Ne pouvant quitter sa condition dans l’accord et la communion avec le colonisateur, il essaiera de se libérer contre lui : il va se révolter. 

Loin de s’étonner des révoltes colonisées, on peut être surpris, au contraire, qu’elles ne soient pas plus fréquentes et plus violentes. En vérité, le colonisateur y veille : stérilisation continue des élites, destruction périodique de celles qui arrivent malgré tout à surgir, par corruption ou oppression policière ; avortement par provocation de tout mouvement populaire et son écrasement brutal et rapide. Nous avons noté aussi l’hésitation du colonisé lui-même, l’insuffisance et l’ambiguïté d’une agressivité de vaincu qui, malgré soi, admire son vainqueur, l’espoir longtemps tenace que la toute-puissance du colonisateur accoucherait d’une toute-bonté. 

Mais la révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe-l’oeil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis. Il a été arraché de son passé et stoppé dans son avenir, ses traditions agonisent et il perd l’espoir d’acquérir une nouvelle culture, il n’a ni langue, ni drapeau, ni technique, ni existence nationale ni internationale, ni droits, ni devoirs : il ne possède rien, n’est plus rien et n’espère plus rien. De plus, la solution est tous les jours plus urgente, tous les jours nécessairement plus radicale. Le mécanisme de néantisation du colonisé, mis en marche par le colonisateur, ne peut que s’aggraver tous les jours. Plus l’oppression augmente, plus le colonisateur a besoin de justification, plus il doit avilir le colonisé, plus il se sent coupable, plus il doit se justifier, etc. Comment en sortir sinon par la rupture, l’éclatement, tous les jours plus explosif, de ce cercle infernal ? La situation coloniale, par sa propre fatalité intérieure, appelle la révolte. Car la condition coloniale ne peut être aménagée ; tel un carcan, elle ne peut qu’être brisée. 

(…) S’acceptant comme colonisateur, le colonialiste accepte en même temps, même s’il a décidé de passer outre, ce que ce rôle implique de blâme, aux yeux des autres et aux siens propres. Cette décision ne lui rapporte nullement une bienheureuse et définitive tranquillité d’âme. Au contraire, l’effort qu’il fera pour surmonter cette ambiguïté nous donnera une des clefs de sa compréhension. Et les relations humaines en colonie auraient peut-être été meilleures, moins accablantes pour le colonisé, si le colonialiste avait été convaincu de sa légitimité. 

En somme, le problème posé au colonisateur qui se refuse est le même que pour celui qui s’accepte. Seules leurs solutions diffèrent : celle du colonisateur qui s’accepte le transforme immanquablement en colonialiste. 

De cette assomption de soi-même et de sa situation, vont découler en effet plusieurs traits que l’on peut grouper en un ensemble cohérent. Cette constellation, nous proposons de l’appeler : le rôle de l’usurpateur (ou encore le complexe de Néron). 

S’accepter comme colonisateur, ce serait essentiellement, avons- nous dit, s’accepter comme privilégié non légitime, c’est-à-dire comme usurpateur. L’usurpateur, certes, revendique sa place, et, au besoin, la défendra par tous les moyens. Mais, il l’admet, il revendique une place usurpée. C’est dire qu’au moment même où il triomphe, il admet que triomphe de lui une image qu’il condamne. Sa victoire de fait ne le comblera donc jamais : il lui reste à l’inscrire dans les lois et dans la morale. Il lui faudrait pour cela en convaincre les autres, sinon lui-même. Il a besoin, en somme, pour en jouir complètement, de se laver de sa victoire, et des conditions dans lesquelles elle fut obtenue. D’où son acharnement, étonnant chez un vainqueur, sur d’apparentes futilités : il s’efforce de falsifier l’histoire, il fait récrire les textes, il éteindrait des mémoires. N’importe quoi, pour arriver à transformer son usurpation en légitimité. 

Comment ? Comment l’usurpation peut-elle essayer de passer pour légitimité ? Deux démarches semblent possibles : démontrer les mérites de l’usurpateur, si éminents qu’ils appellent une telle récompense ; ou insister sur les démérites de l’usurpé, si profonds qu’ils ne peuvent que susciter une telle disgrâce. Et ces deux efforts sont en fait inséparables. Son inquiétude, sa soif de justification exigent de l’usurpateur, à la fois, qu’il se porte lui-même aux nues, et qu’il enfonce l’usurpé plus bas que terre. 

(…) Ce qu’est véritablement le colonisé importe peu au colonisateur. Loin de vouloir saisir le colonisé dans sa réalité, il est préoccupé de lui faire subir cette indispensable transformation. Et le mécanisme de ce repétrissage du colonisé est lui-même éclairant. 

(…) Ainsi s’effritent, l’une après l’autre, toutes les qualités qui font du colonisé un homme. Et l’humanité du colonisé, refusée par le colonisateur, lui devient en effet opaque. Il est vain, prétend-il, de chercher à prévoir les conduites du colonisé (« Ils sont imprévisibles ! » … « Avec eux, on ne sait jamais ! »). Une étrange et inquiétante impulsivité lui semble commander le colonisé. Il faut que le colonisé soit bien étrange, en vérité, pour qu’il demeure si mystérieux après tant d’années de cohabitation… ou il faut penser que le colonisateur a de fortes raisons de tenir à cette illisibilité. 

(…) Enfin le colonisateur dénie au colonisé le droit le plus précieux reconnu à la majorité des hommes : la liberté. Les conditions de vie faites au colonisé par la colonisation n’en tiennent aucun compte, ne la supposent même pas. Le colonisé ne dispose d’aucune issue pour quitter son état de malheur : ni d’une issue juridique (la naturalisation) ni d’une issue mystique (la conversion religieuse) : le colonisé n’est pas libre de se choisir colonisé ou non colonisé. Que peut-il lui rester, au terme de cet effort obstiné de dénaturation ? Il n’est sûrement plus qu’un alter ego du colonisateur. C’est à peine encore un être humain. Il tend rapidement vers l’objet. A la limite, ambition suprême du colonisateur, il devrait ne plus exister qu’en fonction des besoins du colonisateur, c’est-à-dire s’être transformé en colonisé pur. 

On voit l’extraordinaire efficacité de cette opération. Quel devoir sérieux a-t-on envers un animal ou une chose, à quoi ressemble de plus en plus le colonisé ? On comprend alors que le colonisateur puisse se permettre des attitudes, des jugements tellement scandaleux. Un colonisé conduisant une voiture est un spectacle auquel le colonisateur refuse de s’habituer ; il lui dénie toute normalité, comme pour une pantomime simiesque. Un accident, même grave, qui atteint le colonisé, fait presque rire. Une mitraillade dans une foule colonisée lui fait hausser les épaules. D’ailleurs, une mère indigène pleurant la mort de son fils, une femme indigène pleurant son mari, ne lui rappellent que vaguement la douleur d’une mère ou d’une épouse. Ces cris désordonnés, ces gestes insolites, suffiraient à refroidir sa compassion, si elle venait à naître. 

(…) Il est remarquable que le racisme fasse partie de tous les colonialismes, sous toutes les latitudes. Ce n’est pas une coïncidence : le racisme résume et symbolise la relation fondamentale qui unit colonialiste et colonisé. (…). Or, l’analyse de l’attitude raciste révèle trois éléments importants : 

1. Découvrir et mettre en évidence les différences entre colonisateur et colonisé.
2. Valoriser ces différences, au profit du colonisateur et au détriment du colonisé.
3. Porter ces différences à l’absolu, en affirmant qu’elles sont définitives. 

(…) Ayant instauré ce nouvel ordre moral où par définition il est maître et innocent, le colonialiste se serait enfin donné l’absolution. Faut-il encore que cet ordre ne soit pas remis en question par les autres, et surtout par le colonisé. 

Albert Memmi | Portrait du colonisé| 

(Extraits)|1957 

 

Auteur : 

Albert Memmi est né le 15 décembre 1920 à Tunis pendant la période de la colonisation française. Il est écrivain et essayiste franco-tunisien

Issu d’une famille juive de langue maternelle arabe, Albert Memmi est formé par l’école française, d’abord au Lycée Carnot de Tunis puis à l’Université d’Alger, où il étudie la philosophie, et enfin à la Sorbonne. Memmi se trouve au carrefour de trois cultures et construit son œuvre sur la difficulté de trouver un équilibre entre Orient et Occident. 

Il publie son premier roman largement autobiographique, La Statue de sel, en 1953 avec une préface d’Albert Camus. Son œuvre la plus connue est un essai théorique préfacé par Jean-Paul Sartre : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur publié en 1957 et qui apparaît, à l’époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes. 

Cette œuvre montre comment la relation entre colonisateur et colonisé les conditionne l’un et l’autre. Il est aussi connu pour l’Anthologie des littératures maghrébines publiée en 1965 (tome I) et 1969 (tome II). 

Quelques concepts : 

1- Le concept de judéité : 

Au début des années 1970, Albert Memmi réfléchit sur ce qu’être Juif. Il fonde alors le concept de judéité comme base de son travail d’exploration de l’être juif. Ce concept, dont il jeta les bases, sera ensuite utilisé par de nombreux philosophes. 

2- Le concept de hétérophobie : 

Dans son livre Le racisme, Albert Memmi développe le concept d’hétérophobie : « Le refus d’autrui au nom de n’importe quelle différence ». Ce terme désigne la peur diffuse et agressive d’autrui pouvant se transformer en violence physique. Le racisme est une expression particulière de l’hétérophobie. 

Bibliographie : 

1-     La Statue de sel, roman, éd. Corréa, Paris, 1953 

2-     Agar, éd. Corréa, Paris, 1955 

3-     Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, éd. Buchet/Chastel, Paris, 1957. 

4-     Portrait d’un juif, éd. Gallimard, Paris, 1962 

5-     Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française, éd. Présence africaine, Paris, 1964. 

6-     La Libération du juif, éd. Payot, 1966 

7-     L’Homme dominé, éd. Gallimard, Paris, 1968 

8-     Le Scorpion ou la confession imaginaire, éd. Gallimard, Paris, 1969 

9-     Juifs et Arabes, éd. Gallimard, Paris, 1974 

10- Le Désert, ou la vie et les aventures de Jubaïr Ouali El-Mammi, éd. Gallimard, Paris, 1977 

11- La Dépendance, esquisse pour un portrait du dépendant, éd. Gallimard, Paris, 1979 

12- Le Mirliton du ciel, éd. Lahabé, Paris, 1985 

13- Ce que je crois, éd. Fasquelle, Paris, 1985 

14- Le Pharaon, éd. Julliard, Paris, 1988 

15- L’Exercice du bonheur, éd. Arléa, Paris, 1994 

16- Le Racisme, éd. Gallimard, Paris, 1994 

17- Le Juif et l’Autre, éd. Christian de Bartillat, Paris, 1996 

18- Le Nomade immobile, éd. Arléa, Paris, 2000 

19- Dictionnaire critique à l’usage des incrédules, éd. du Félin, Paris, 2002 

20- Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, éd. Gallimard, Paris, 2004. 

Mots difficiles :

     -         Carcan : Ce qui emprisonne les libertés individuelles. 

-         Assomption : Acceptation de ce que l’on est de ce que l’on désire. 

-         S’effriter : se détruire peu à peu par l’usure du temps. 

-         Pantomime : Exprimer par les gestes. 

-         Simiesque : qui rappelle le singe

L’œuvre : 

        Cette œuvre a été publié en 1957, soit une année après l’indépendance tunisienne. Da part ses origines juives, l’auteur fût en quelque sorte un indigène privilégié. En cela qu’il était « une espèce de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde parce qu’il n’était totalement de personne ». 

Cette compréhension, lui valut l’écriture d’un ouvrage remarquable qui prend en charge l’analyse de deux portraits : celui du colonisé et celui du colonisateur. Deux faces d’une même réalité. 

A cause de leur non légitimité, les colons sont tous des usurpateurs et des privilégiés par rapport aux indigènes. Tous jusqu’au « petit blanc », jusqu’au colon « de bonne volonté ». 

Cet état psychologique de mauvaise conscience fait tomber l’homme de gauche dans une situation embarrassante vu sa contradiction, notamment vis-à-vis des revendications nationalistes des colonisés. Une médiocrité qui le pousse à essayer de revendiquer et de justifier vis-à-vis de sa propre personne son comportement d’usurpateur immoral. C’est ce que Memmi nomme le « complexe de Néron ». 

Albert Memmi fait également état de cet autre portrait psychologique du colonisé dépourvu de tous ses droits dans la soumission et l’humiliation au point de conformer dans ce miroir qu’on lui tend. Mais ce n’est qu’un leurre car la révolte est inévitable et pour cela l’élite recoure nécessairement aux valeurs, notamment de tradition, de religion, de famille etc.

HEUREUX QUI COMME ULYSSE

Posté : 5 février, 2009 @ 6:23 dans Divertissement, Georges Brassens | 1 commentaire »

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages
Et puis a retrouvé après maintes traversées
le pays des vertes années
Par un petit matin d’été quand le soleil vous chante au coeur
qu’elle est belle la liberté la liberté
Quand on est mieux ici qu’ailleurs quand un ami fait le bonheur
qu’elle est belle la liberté la liberté
Avec le soleil et le vent avec la pluie et le beau temps
On vivait bien content mon cheval ma Provence et moi
mon cheval ma Provence et moi
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
Heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages
Et puis a retrouve après maintes traversées
le pays des vertes années
Par un joli matin d’été quand le soleil vous chante au coeur
qu’elle est belle la liberté la liberté
Quand s’en est fini des malheurs quand un ami sèche vos pleurs
qu’elle est belle la liberté la liberté
battu le soleil et le vent perdu au milieu des étangs
On vivra bien content mon cheval ma Camargue et moi
mon cheval ma Camargue et moi

CHANSON POUR L’AUVERGNAT

Posté : 5 février, 2009 @ 6:12 dans Divertissement, Georges Brassens | Pas de commentaires »

 CHANSON POUR L'AUVERGNAT dans Divertissement brassenspipe 

Elle est à toi, cette chanson, toi l’Auvergnat qui, sans façon,
M’as donné quatre bouts de bois, quand dans ma vie il faisait froid,
Toi qui m’as donné du feu quand, les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés, m’avaient fermé la porte au nez
Ce n’était rien qu’un feu de bois, mais il m’avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore, à la manière d’un feu de joie.

Toi l’Auvergnat, quand tu mourras, quand le croque-mort t’emportera
Qu’il te conduise, à travers ciel, au Père éternel.
Elle est à toi cette chanson, toi l’Hôtesse qui sans façon
M’as donné quatre bouts de pain, quand dans ma vie il faisait faim,
Toi qui m’ouvris ta huche quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, s’amusaient à me voir jeûner.
Ce n’était rien qu’un peu de pain, mais il m’avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore à la manière d’un grand festin.
Toi l’Hôtesse quand tu mourras, quand le croque-mort t’emportera,
Qu’il te conduise, à travers ciel, au Père éternel
Elle est à toi cette chanson, toi l’Étranger qui sans façon
D’un air malheureux m’as souri lorsque les gendarmes m’ont pris,
Toi qui n’as pas applaudi quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, riaient de me voir amené.
Ce n’était rien qu’un peu de miel, mais il m’avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brille encore, à la manière d’un grand soleil.
Toi l’étranger quand tu mourras, quand le croque-mort t’emportera,
Qu’il te conduise, à travers ciel, au Père éternel 
  

Divertissez-vous!!!!!

Posté : 5 février, 2009 @ 5:53 dans Divertissement | Pas de commentaires »

Divertissez-vous!!!!! dans Divertissement demetanBonjour;

Heureuse de vous accueillir sur cette espace dont le but est de vous faire découvrir des textes de poésie, qui ont été chantés par de grands monsieurs de la chanson française tels que Brassens, Ferrat ou Ferré, ainsi que la convergence de la peinture, la sculpture, la littérature et la musique vers ce que nous appelons L’ART…

Bonne visite!

BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS

Posté : 5 février, 2009 @ 5:32 dans Divertissement, Georges Brassens | Pas de commentaires »

Dictes-moy où, n’en quel pays,est Flora, la belle Romaine,Archipiada, ne Thaïs,qui fut sa cousine germaine
Echo, parlant quand bruyt on maine dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ? Mais où sont les neiges d’antan !
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ? Mais où sont les neiges d’antan !
Où est la tres sage Heloïs, pour qui chastré fut et puis moyne Pierre Esbaillart à sainct-Denis ?
Pour son amour eut cest essoyne.Semblablement, où est la royne qui commanda que Buridan
Fust gecté en ung sac en Seine ? Mais où sont les neiges d’antan !
Fust gecté en ung sac en Seine ? Mais où sont les neiges d’antan !
La royne Blanche comme ung lys, qui chantoit à voix de sereine, Berthe au grand pied,Bietris, Allys,
Harembourges, qui tint le mayne, Et jehanne,la bonne Lorraine, qu’Anglois bruslèrent à Rouen
Où sont-ils Vierge souveraine ? Mais où sont les neiges d’antan !
Où sont-ils Vierge souveraine ? Mais où sont les neiges d’antan !


Prince, n’enquerez de sepmaine où elles sont, ne de cest an,
Que ce refrain ne vous remaine, Mais où sont les neiges d’antan !
Que ce refrain ne vous remaine, Mais où sont les neiges d’antan ! 

 

Le Collectif des Défenseurs... |
au bois de mon coeur |
bibliovoresclub |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Univers de Tungaten
| henzzo
| naruto vs sasuke